7

Le niveau du Fleuve montait à un rythme rapide et régulier. Chaque jour on percevait la différence, et l'eau se parait de la couleur verte qui annonçait l'arrivée d'Hapy et son cortège de bienfaits. Bientôt, peut-être même avant la venue du nouveau roi – ce qui n'était pas à souhaiter, cette couleur étant de mauvais augure –, l'eau deviendrait rouge, du rouge des riches terres du sud qu'Hapy apportait en présent, depuis les sources du Fleuve que certains prétendaient avoir vues, et l'Atbarah.

Sa conversation avec Amotjou avait convaincu Huy de ne pas retourner à la cité de l'Horizon, contrairement à son intention première. Il resterait. Le refus de son ami de continuer l'enquête sur l'origine de ses récentes infortunes rendait Huy d'autant plus déterminé à la poursuivre, et il avait fait part de ses intentions à Amotjou avant de quitter sa demeure. Mais, à mesure qu'il parcourait les rues poussiéreuses, son ardeur retomba, et il réfléchit avec plus de pondération sur ce qu'il convenait le mieux de faire.

Certes, argumenta-t-il en son for intérieur, il serait plus en sécurité dans la cité de l'Horizon que dans la capitale du Sud. Mais alors, la distance serait trop grande pour qu'il sente le frémissement des événements à venir. De plus, qu'on eût introduit la dépouille chez Aset le rendait plus déterminé à ne pas s'éloigner d'elle, car il ignorait quel mal pouvait l'atteindre en son absence. Sans se faire beaucoup d'illusions sur ses talents de protecteur, il savait qu'il ne devait pas la quitter. Et en dépit de ses efforts acharnés pour se le dissimuler, il savait, aussi, qu'il l'aimait.

Mais rester supposait de la mettre dans la confidence. Pour l'heure, Aset serait ses yeux et ses oreilles. Toutefois, cette situation ne pouvait s'éterniser : il lui serait impossible de garder sa présence secrète indéfiniment, et il arrivait au bout de ses réserves. Il faudrait bien vite chercher une autre source de revenus.

Au début, Aset, qui avait si fort désiré qu'il reste, s'inquiéta à l'idée que, ce faisant, il encourrait un danger plus grave. Il la rassura et, en raclant les dernières économies qu'il avait emportées de la cité de l'Horizon, jointes aux honoraires versés par Amotjou, il put louer une petite maison de deux pièces dans la zone pauvre et populeuse de la ville, à proximité du port. Là, la population fluctuante de marins et d'étrangers venus du nord et du sud le mettait suffisamment à couvert pour qu'il passe inaperçu. Si Horemheb et Rekhmirê le croyaient parti, il pourrait poursuivre ses investigations sur les activités du prêtre sans risque pour sa vie. Il avait besoin de la rémunération que Taheb lui proposait, et la mort d'Ani l'avait privé d'un ami, redoublant sa propre soif de justice et de vengeance. Les premières menaces adressées à Amotjou, l'attaque infligée par la créature présentant les traits de Seth, l'odeur récurrente de poisson pourri et de soufre, le caractère cruellement théâtral de la mort d'Ani, manifestement en rapport avec l'exécution d'Intef, tout cela était lié, quoique Taheb pensât, ou souhaitât le voir penser.

Il s'installa rapidement dans son nouvel environnement, et trouva du réconfort dans la foule et son animation insouciante. Le propriétaire l'avait à peine regardé, n'avait pas vérifié le faux nom qu'il avait donné. Il ne s'était animé et ne s'était montré vraiment attentif qu'au moment du paiement comptant du loyer. Huy décida en outre de se fondre dans la population cosmopolite des quais et, après une courte bataille pour vaincre son dégoût, se laissa pousser la barbe.

 

Rekhmirê l'observait, à travers la pièce. Elle était assise dans son fauteuil habituel, près de la fenêtre, sa peau lisse vivement éclairée par les derniers rayons du soleil. Dans la rue en contrebas, le brouhaha s'estompait tandis que le soir faisait place à la nuit. Elle était calme, apparemment inconsciente de sa présence, mais il savait que bientôt commencerait le spectacle, la petite pièce qu'il avait composée pour eux et qu'il savourait chaque fois comme si c'était la première. Cette mise en scène lui permettait d'oublier son dos bossu et son pied bot, difformités qui l'avaient poussé sans répit à faire ses preuves, à dominer et à écraser les autres, à rechercher encore et toujours l'approbation de ses parents morts depuis longtemps, qui n'avaient jamais eu de louanges envers lui, mais toujours plus d'exigences.

Moutnéfert, pensait-il, le comprenait. Elle semblait même apprécier cette cruauté, succomber devant lui comme il le désirait. Pourquoi alors l'effrayait-elle ? Pourquoi avait-il tant besoin de se contrôler ? Seulement parce qu'il craignait de la perdre ? En la contemplant cette nuit-là, il faillit affronter la question qu'il cherchait depuis si longtemps à éluder : pourquoi ne pouvait-il approcher une femme que de cette façon-là, par ce petit jeu de domination et de soumission ? Il n'avait jamais eu de conversation avec elle. En dehors du sexe, il la connaissait à peine. Il n'avait jamais tenté de la sonder, se disant toujours, lorsque par hasard l'idée lui en venait, que c'était parce que les pensées de Moutnéfert ne l'intéressaient pas. Et voilà que, malgré lui, le soupçon s'insinuait dans son cœur qu'au fond il redoutait ce qu'il pouvait découvrir – sur elle et sur lui-même.

Un autre soupçon insidieux, qui sapait son assurance habituellement pugnace, était qu'il la perdait. À chacune de leurs rencontres elle semblait un peu plus fermée, et parfois elle ne lui adressait pas un regard. Il aurait aussi bien pu ne pas être là. Dans ces occasions-là, il était nécessaire de la faire souffrir davantage. Mais malgré tout, elle restait hors d'atteinte. Rekhmirê ne supportait pas le sentiment que cela créait dans son cœur. Ce sentiment-là ne lui était pas familier, il ne pouvait se permettre de le reconnaître. S'il avait été forcé de lui donner un nom, ce à quoi il se refusait, ce nom aurait été « désolation ». Le nom à donner à la peur de la perdre était-il donc « amour » ? Il osait à peine s'avouer que de telles questions se formaient dans son cœur, accoutumé depuis l'enfance à voir dans l'attaque la meilleure forme de défense, dans le pouvoir politique et le confort matériel les plus solides bastions contre la moquerie et la condescendance.

Elle se tourna vers lui, et il se raidit, dans l'expectative, bien qu'elle ne parût toujours pas le voir. Elle évoquait une silhouette aperçue en rêve. Elle se leva et, avec une lenteur langoureuse, commença à se dévêtir. Ses épaules larges puis ses membres fermes et bruns se dégagèrent des plis de lin blanc immaculés, à la fois provocants et candides. Il épousa du regard la courbe douce des reins de Moutnéfert et sentit sa gorge se dessécher, ses dents se serrer. Alors leurs yeux se rencontrèrent, et elle sembla le remarquer pour la première fois. Il lut dans leur expression ce qu'il voulait y lire : la surprise, l'innocence blessée luttant avec l'attente d'un plaisir coupable. C'était une bonne actrice. Il se leva à son tour et empoigna la canne posée près de lui.

Il ne restait jamais allongé auprès d'elle, après. D'habitude il s'en allait immédiatement, car la tendresse n'avait aucune part dans ses piètres ébats. Mais pour une fois il s'attarda. Il savait, bien sûr, que tout cela n'était qu'un jeu, où la seule réalité était la douleur qu'il lui infligeait lorsqu'il oubliait de se maîtriser. Mais, sous le coup de ces sentiments tout nouveaux pour lui, il fut troublé de la voir si lointaine. Il sentit son regard peser sur lui, différent. Le regard de l'actrice qui cesse d'interpréter son rôle, froide, impatiente de le voir partir afin de pouvoir se baigner, se changer, se débarrasser de son odeur et de son souvenir jusqu'à la prochaine fois. Ce genre de chose ne l'avait jamais gêné auparavant, n'avait jamais effleuré son cœur. L'interrogation dans ses yeux était limpide : « Comment se fait-il que tu sois encore là ? » Il éprouva le besoin d'y répondre.

« Tu es ma maîtresse en titre. Officielle, commença-t-il d'un air gauche et pompeux.

— Oui.

— La dignité de ma position se trouverait menacée si tu venais à trahir ma confiance. »

Un silence. De l'étonnement ?

« En pareil cas, je me verrais forcé de prendre des mesures pour préserver mon statut. Comprends-tu ?

— Oui, répondit-elle d'un ton neutre.

— Vois-tu d'autres hommes ?

— De cette façon-ci ?

— De cette façon-ci, dit-il sans que sa voix perdît sa fermeté.

— Non. »

Il scruta son regard qui ne reflétait rien. Il éprouvait dans son cœur une souffrance qu'il s'obstinait à combattre, tout en sachant qu'elle aurait le dessus.

« Il n'y a personne d'autre que toi, dit Moutnéfert.

— Je suis déterminé à te garder. Aucun autre ne t'aura. »

Elle baissa les yeux, d'un air posé et modeste, et il se sentit ridicule, puis irrité que cette femme, qui n'était même pas native à part entière de la Terre Noire, pût exercer sur lui un pareil ascendant. Non ! Il avait trop longtemps vécu sans jamais laisser ses sentiments le gouverner pour leur céder à présent. Il était capable de les dominer, comme il l'avait toujours fait et le ferait toujours.

Il la quitta, ruminant déjà le moyen de briser cet esprit indomptable. Il avait montré sa faiblesse. Dorénavant, il ne montrerait plus que sa force.

De sa fenêtre, Moutnéfert regarda Rekhmirê traverser la cour d'une démarche claudicante, sa silhouette à peine visible dans la lumière des lampes à huile disposées là-bas. Au-delà s'étendait l'obscurité, pleine de silence. Elle ne distinguait plus que l'écho de son pas sur les dalles et le léger clapotis du Fleuve. Bien vite, seul résonna le murmure de l'eau, puis, une fois le vent tombé, même le Fleuve sembla assoupi.

Elle se lava vivement, passa des vêtements frais, se remaquilla avec soin et appela sa première servante afin qu'elle place le cône à parfum orange et blanc sur sa tête. Alors elle s'assit pour attendre son second visiteur.

 

« Je ne sais pas ce qui leur prend, et surtout, je ne sais pas où ils veulent en venir, confia Aset à Huy, la mine soucieuse. Comment réagit Rekhmirê ?

— Il ne bronche pas, ce qui en soi est peut-être révélateur. Il n'est pas retourné la voir. On dirait qu'il a rompu tous les ponts avec elle.

— Plus de visites régulières ?

— Aucune.

— Que fait-il, alors ?

— Il travaille constamment au palais. Le nouveau roi devrait être ici dans moins de vingt jours.

— Au moins, Amotjou est rétabli, dit Aset, dubitative.

— Plus que rétabli. Il refuse toujours de me parler ? »

Elle hocha la tête.

La nouvelle dont elle était porteuse le troublait. Au lieu de se rendre personnellement à Memphis pour escorter le nouveau pharaon dans son voyage vers le sud, Amotjou avait envoyé son épouse en délégation. Les présents qui l'accompagnaient excuseraient largement son absence, ainsi que sa récente et grave maladie, connue de toute la ville. Mais Aset et Huy avaient peine à se l'expliquer. D'ailleurs, son comportement depuis lors était encore plus indéchiffrable.

« Taheb est partie il y a trois jours. Amotjou a suggéré que j'aille avec elle mais j'ai refusé. Taheb et moi nous accommodons mal de notre mutuelle compagnie, sauf le temps d'une soirée, et lorsque d'autres sont présents. »

Aset eut un bref sourire, mais redevint aussitôt sérieuse en poursuivant :

« Depuis le départ de son épouse, mon frère s'est affiché par deux fois avec Moutnéfert. Au grand jour. En dépit du fait qu'elle est la maîtresse officielle d'un grand prêtre.

— Est-ce une déclaration de guerre ?

— Quoi d'autre, sinon ?

— Je ne comprends pas. Rekhmirê le terrifiait. Il était convaincu que le prêtre avait un pouvoir sur les démons.

— Peut-être Moutnéfert a-t-elle sur lui un pouvoir plus grand, dit Aset avec amertume.

— À moins qu'il se croie à l'abri de Rekhmirê pour le moment, avança Huy après quelques instants de réflexion. Le prêtre ne risquera rien avant l'installation du pharaon. Préserver le statu quo, voilà ce qui importe. Ensuite, Horemheb reprendra le pouvoir véritable, et Rekhmirê…

— Agira comme bon lui semble ?

— Oui, c'est judicieux. Il n'y a pas de démons. Rien que des hommes, ajouta-t-il en lisant le doute dans les yeux d'Aset. Rekhmirê est un politicien, pas un fou.

— Es-tu bien sûr que les démons n'existent pas ? »

Huy n'en était pas persuadé, pourtant il ne pouvait voir leur œuvre dans les événements passés. Les démons, les dieux et les âmes errantes n'étaient pas esclaves des humains, et ils n'agissaient pas de façon rationnelle. Mais qu'avait de rationnel le comportement d'Amotjou ? Ne tentait-il pas la providence ? Ou disposait-il depuis peu d'un moyen de pression sur Rekhmirê, sous la forme d'une information susceptible d'être utilisée contre lui ? En ce cas, d'où tenait-il cette information ? Il ne pouvait y avoir qu'une seule source.

« Je vois mal Rekhmirê se confier à Moutnéfert, objecta Aset. Il ne se fie à personne.

— Et Amotjou ?

— Il est probable qu'il lui raconte tout, répondit-elle, avec une ironie contenue. Tu sais comment il est ! Et il devient pire encore quand il est ivre. Ce qui arrive de plus en plus souvent.

— Pourquoi Taheb ne l'en empêche-t-elle pas ?

— Moi aussi, j'aimerais bien le savoir. Ce n'est certainement pas pour pouvoir le materner.

— Tu as essayé de le dissuader de boire autant ?

— Il ne m'écoute pas. »

Huy se détourna et contempla la ville. Ils étaient assis dans la pièce située tout en haut de sa petite maison, qui surplombait légèrement les demeures voisines, si bien qu'il bénéficiait d'un vaste panorama sur les toits jusqu'au Fleuve et la vallée à l'ouest, et vers l'est, jusqu'aux falaises jaunes au bord de l'horizon. Dans quelle mesure était-il vraiment en sécurité ? Il n'avait plus reçu de menaces de mort ; on pouvait penser que leur auteur, quel qu'il fût, était convaincu de l'avoir effrayé une bonne fois pour toutes. D'un autre côté, il lui fallait bien gagner sa vie, et pour ce faire il serait bientôt forcé de sortir de sa cachette.

« Le plus tôt sera le mieux, dit Aset en riant quand il lui livra ses pensées. Alors, tu pourras te débarrasser de cette barbe qui te donne l'allure d'un Hittite ! »

 

Les jours filaient tandis que la capitale du Sud se préparait à recevoir son nouveau souverain, le premier à y élire résidence depuis la mort de Nebmaâtré Aménophis III, dix-huit ans plus tôt. Jamais, en deux mille ans, la Terre Noire n'avait connu pareille agitation, et les gens des villes étaient préoccupés. Dans les terres, rien pourtant n'avait changé, et beaucoup n'avaient rien remarqué. Là-bas, les années s'écoulaient tels des jours. Ceinte au centre du monde par des déserts à l'ouest et à l'est, des mers au nord et à l'est, une forêt inconnue et sans limites au sud, la Terre Noire s'enorgueillissait encore de deux millénaires de puissance incontestée et inébranlée. Même la disgrâce suscitée par le règne du roi fou Akhenaton, honte du pays, cause de la perte de l'Empire du Nord, n'avait pas mis le centre en péril. Un nouvel édit était entré en vigueur. Horemheb, par l'entremise du nouveau roi, avait déclaré illégal de prononcer le nom d'Akhenaton. De toutes parts, les maçons le retranchaient des monuments.

Pris dans cette effervescence, Huy avait peu le loisir de se complaire dans la tristesse qu'il aurait pu éprouver en voyant s'évanouir les idéaux qu'il avait soutenus et dans lesquels il avait placé sa foi. Il devait s'attacher à survivre ici et maintenant, si forte que fût son aspiration intime à voir son pays connaître un renouveau, à y voir germer les idées éclairées de l'ancien roi. Il concentrait plutôt son attention sur Rekhmirê, qui continuait d'administrer le temple avec une loyauté apparemment totale.

Il voyait moins Aset. Elle lui manquait et il espérait qu'il lui manquait aussi. Par souci de la protéger, il insistait pour que leurs rencontres fussent rares. Mais quelquefois elle arrivait à l'improviste, et il était heureux.

« Il y a du nouveau », annonça-t-elle un jour.

C'était sans doute urgent, car elle avait écourté leurs retrouvailles.

« C'est Moutnéfert.

— Elle est morte ? interrogea Huy, immédiatement en alerte.

— Non, mais elle a reçu des menaces.

— Il était improbable qu'elle continue de la sorte sans en recevoir. Comment l'as-tu appris ?

— Amotjou me l'a dit.

— Amotjou ?

— Oui. Il recherche à nouveau ton aide.

— Mais tu ne lui as pas dit où je suis ? »

Depuis qu'il s'était replié dans sa cachette, Aset était la seule à savoir où le trouver.

« Non. Il regrette simplement de t'avoir fâché, maintenant qu'il a besoin de toi pour aider Moutnéfert. Bien sûr, il croit que tu habites toujours notre cité, ou plutôt, il l'espère.

— S'il se souciait tant de la sécurité de Moutnéfert, pourquoi s'est-il montré avec elle en public ?

— Tu pourrais poser la question à la principale intéressée. »

Aset ouvrit un petit sac de lin accroché à sa taille et en tira un scarabée de pierre – un objet rudimentaire, grossièrement sculpté dans l'argile. Elle le lui tendit et il le prit en retenant son souffle, afin d'en lire la courte inscription.

« Ceci est le second qu'elle reçoit. C'est elle qui a réclamé ton aide.

— Il ne s'est rien passé d'autre ?

— Je l'ignore.

— Où est-elle ?

— Chez elle. Elle désire te voir. »

Huy dévisagea Aset. Elle ne lui rendit pas son regard et son expression était indéchiffrable.

 

Moutnéfert le reçut dans la même pièce qu'à sa première visite. Elle était vêtue d'une simple tunique blanche qui tombait toute droite des épaules aux pieds, mais que resserrait à la taille une cordelière colorée, faite de cuir tressé et attachée par une boucle d'argent. De l'argent et non de l'or, observa Huy. Rien de vulgaire, pour Moutnéfert. Elle l'accueillit chaleureusement, ne négligeant, malgré sa détresse évidente, aucune des marques de civilité qui lui avaient été inculquées, et elle lui offrit du vin et de la nourriture avant d'aborder le moindre sujet.

Elle était plus grande et plus gracieuse qu'Aset, remarqua Huy, mais cette fois il eut davantage conscience d'une certaine distance ou, plus exactement, d'une sorte d'absence dans sa façon d'être. Comme si une partie d'elle-même, abritée derrière le personnage qu'elle montrait au monde, gardait son secret et observait en silence, même en un tel instant.

Mais on ne pouvait manquer d'être frappé par son agitation. Son corps, ses mains n'avaient plus la paisible sérénité qui en émanait à leur précédente rencontre. Elle posa sur lui des yeux qui exprimaient une supplication candide.

« Tu es bon d'être venu, commença-t-elle.

— J'en suis heureux. Mais je ne sais si je pourrai être utile.

— Si, toi, tu ne le peux pas, personne ne le pourra.

— Me serait-il possible de voir le premier scarabée ? » s'enquit Huy.

Elle se dirigea vers un petit coffre posé dans un coin de la pièce et en sortit le scarabée. Celui-ci était à peu près identique à celui qu'Aset lui avait montré, et à celui qu'il avait trouvé devant la porte de sa chambre, la nuit où il avait découvert le corps d'Ani. L'objet ne lui apprit rien de nouveau.

« Y a-t-il eu d'autres menaces ?

— Non, mais j'ai très peur. Je suis sûre qu'on m'épie.

— Où ?

— Partout. Ici… Où que j'aille.

— As-tu une idée de qui il pourrait s'agir ? Un des domestiques ?

— J'en ai très peu, et tous sont à mon service depuis longtemps. Je ne pense pas qu'un seul d'entre eux ait pu être suborné.

— Qui, alors ? »

Elle hésita, quoique visiblement portée à répondre.

« Tu peux me faire confiance, assura Huy. Anubis ne garderait pas mieux un secret.

— Crois-tu aux dieux ? »

Cette question le prit au dépourvu. Il ne l'attendait pas de la part de Moutnéfert, qu'il savait intelligente mais croyait conventionnelle, dans ses convictions religieuses, tout au moins.

« Assurément, comme tout le monde, répondit-il, et il fut récompensé par un sourire franchement incrédule, mais chaleureux.

— Je n'ai pas répondu à ta question, remarqua-t-elle.

— Tu as toujours la ressource de me dire que tu ne sais pas. »

Elle baissa les yeux, jouant avec le scarabée qu'elle faisait passer alternativement d'une de ses paumes à l'autre.

« Je suis la maîtresse officielle de Rekhmirê. Mais tu sais que je suis aussi la maîtresse de ton ami Amotjou.

— Tu as gardé cette liaison secrète si longtemps, du moins aux yeux du monde ! Pourquoi as-tu choisi tout à coup de tenter la providence ?

— Ne dis pas à Amotjou que je t'ai révélé ce que je vais te confier, dit-elle en l'implorant du regard. Je l'avais supplié de conserver le secret, mais il a voulu défier Rekhmirê, le pousser à commettre un acte qu'il regretterait par la suite, pour le détruire. C'est ma faute. Je lui ai dit que je voulais quitter le prêtre, échapper pour de bon à son emprise.

— Ce n'est sûrement pas une raison suffisante ! »

Elle baissa la tête. Huy admira la courbe délicate de sa nuque au-dessus du collier d'argent et de turquoise, très simple, qui ornait son cou.

« Quand je suis arrivée ici, au début, j'avais un rang. La ville était puissante, c'était la capitale de toute la Terre Noire. J'étais à moitié étrangère mais cela n'importait pas. Les beaux-parents du roi lui-même étaient originaires du pays de mon père. J'avais épousé un Égyptien. Mon mari occupait une situation élevée dans l'administration de Shémau. Et puis… eh bien ! tu connais la suite : Akhenaton – Néferkhépérourê Aménophis, voulais-je dire – a transféré la capitale au nord, et cette ville est tombée en ruine. Mon époux a perdu son pouvoir et est mort peu après. Il n'avait pas l'étoffe d'un politicien. Seuls prospéraient les gens comme le père d'Amotjou, capables d'évoluer avec leur temps. Rekhmirê m'a consolée. Il était un réprouvé, comme moi, mais il était plus fort. Il m'a fallu du temps pour comprendre qu'il comptait être remboursé de sa sollicitude, et alors il était trop tard.

— Tu as conservé ton indépendance vis-à-vis de lui ?

— Oui.

— Mais tu avais besoin de sa protection pour vivre ?

— Oui, dit-elle, baissant un peu plus la tête.

— Personne ne te blâmera d'avoir voulu survivre.

— J'éprouverais davantage de gratitude envers lui si… Cet homme est une brute, dit-elle d'une voix brisée. Dans ses appétits, il est pire que Seth. Maintenant que je n'ai plus besoin de sa protection, je veux me débarrasser de lui, conclut-elle d'une voix plus ferme.

— Si bien que tu t'es montrée au grand jour avec Amotjou, pour braver Rekhmirê dans sa fierté. Tu espérais qu'il commettrait un acte impulsif, imprudent, voire violent, qui précipiterait sa ruine.

— Oui, admit-elle d'un air de défi.

— Qu'est-ce qui t'a fait penser qu'il réagirait ainsi ? Tu le connais. Tu sais bien que s'il était homme à céder à ses impulsions, il n'aurait jamais atteint de tels sommets.

— Il savait que je voulais le quitter, mais il ignorait alors pourquoi, ou pour qui. La peur de me perdre attisait sa flamme. »

Huy admit silencieusement la logique de cet argument.

« Que croyais-tu qu'il ferait ?

— Amotjou avait une idée. »

Elle se contrôlait mieux mais parlait d'un ton morne.

« Après ce que Rekhmirê lui avait déjà fait subir pour une simple rivalité politique, il s'attendait à être la cible de sa fureur. Il s'y était préparé.

— Mais Rekhmirê est assez puissant pour passer par des intermédiaires. Il ferait en sorte qu'on ne puisse jamais remonter jusqu'à lui. »

Huy ne parvenait toujours pas à comprendre ce qui avait provoqué ce revirement dans le cœur d'Amotjou. Les événements mystérieux qu'il avait vécus pendant sa disparition l'avaient terrorisé.

« Amotjou avait infiltré un espion chez Rekhmirê, à un poste de serviteur.

— Il te faudra plus qu'un témoin pour faire condamner Rekhmirê.

— L'homme rend également son rapport à Horemheb. »

Huy souffla doucement.

« Amotjou était épouvanté par son expérience dans l'au-delà. Si Rekhmirê a le pouvoir de l'envoyer là-bas pour y être torturé jusqu'à la soumission, alors Amotjou doit choisir : soit céder, soit détruire celui qui vise à le détruire. Rekhmirê est peut-être capable de commander les démons, mais il n'est qu'un homme. »

Avec quelle efficacité Moutnéfert avait su exercer son influence sur Amotjou ! songeait Huy. Son ami n'était certainement pas capable d'un tel raisonnement. Il examina la jeune femme avec une admiration toute neuve, non sans s'interroger sur les conséquences qui ne manqueraient pas d'en résulter au retour de Taheb. Il était inconcevable qu'elle n'ait pas laissé des domestiques de confiance, qui lui rapporteraient ce qui s'était passé en son absence. Amotjou le désirait-il, ou avait-il perdu tout sens de l'initiative ?

« D'où vient cet espion ? voulut savoir Huy.

— Tu présumes de la confiance qui t'est accordée.

— Alors, tu m'en as déjà trop dit en me faisant toutes ces révélations.

— Il était au service de mon défunt époux. Tu pars ? s'inquiéta-t-elle en le voyant se lever.

— Je ne puis rien pour toi », dit simplement Huy.

Il se sentait dépassé, il perdait pied. Il était déçu, aussi. Il était en retard pour le paiement de son loyer, sans parler de ses dettes auprès des commerçants pour la nourriture et la boisson.

« Mais si ! Tu dois découvrir – je t'en prie ! – qui me l'a envoyé, dit-elle en montrant le scarabée.

— Tu le sais déjà.

— Et qui me menace.

— Tu le sais aussi.

— Mais il faut en avoir confirmation. Et y mettre un terme. Nous comptons si peu d'amis !

— Votre agent chez Rekhmirê est mieux à même de…

— Mais seul, il n'y arrivera pas. Il t'aidera. J'ai peur, et je sais qu'Amotjou a plus confiance en toi qu'en tout autre. »

Elle s'approcha de lui et il respira l'effluve délicieux de son parfum. Du coin de l'œil, il distingua un léger mouvement dans une autre partie de la pièce. Le petit singe à face rouge avait fait son apparition et grimpait dans le tas de coussins amoncelés sur le divan, son refuge favori.

 

En sortant de la maison, Huy était perplexe. Moutnéfert avait-elle aussi peur qu'elle le prétendait ? Il n'avait pas demandé si Amotjou était disposé à le recevoir, mais il résolut de courir le risque et de passer chez lui. Il traversa la ville au crépuscule, supposant qu'à cette heure son ami serait revenu après avoir inspecté ses navires, et espérant l'intercepter avant qu'il ne ressorte pour rendre visite à Moutnéfert, au cas où il en aurait l'intention. Huy voulait savoir si l'enquête concernant la mort d'Ani, dont il avait été exclu, avait porté des fruits, et il souhaitait juger par lui-même de l'état d'esprit d'Amotjou. Avant qu'il ne s'en aille, Moutnéfert lui avait affirmé que celui-ci serait ravi de le revoir et que seule la fierté l'empêchait de faire le premier pas. Quant à Huy, il n'avait plus de telles susceptibilités depuis longtemps, et d'ailleurs la nouvelle qu'il acceptait d'aider Moutnéfert comme elle l'en priait lui fournissait le prétexte dont il avait besoin.

Peu avant d'atteindre sa demeure, il tourna au coin d'une rue déserte et se trouva soudain, inexplicablement, en train de tomber, dans un silence total et une obscurité profonde. Le choc avait été trop rude pour lui permettre d'éprouver autre chose qu'une curiosité tranquille : qui avait creusé cette fosse impressionnante ? Pour quelle raison ? Et pour quelle raison, aussi, avait-il la sensation de tomber beaucoup plus lentement que ne l'aurait voulu le cours ordinaire de la nature, attiré vers la terre comme de son propre fait ? Il lui semblait qu'il ne tombait pas du tout, mais flottait. Il en était encore à s'interroger quand le silence et les ténèbres l'engloutirent tout entier.

La cité de l'horizon
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